À propos

Je suis née dans le Nord dans un pays qu’on qualifie souvent de petit comme si c’était une excuse ou une justification, pour tout. Le majuscule employée y est pour cause, un peu boudeur et râleur pour m’opposer à l’appellation de pays de l’est – c’est un sujet sensible. A Tallinn, Estonie plus précisément, dans une ville remplie d’histoire et d’esprits tourmentés de toutes époques confondues. J’ai grandi entre les murs gothiques des maisons de guildes et de monastères moyenâgeux mais aussi dans un manque flagrant de luxe et de liberté imposé par le joug soviétique. Mes parents, des historiens tous les deux, m’ont tout naturellement élevée dans d’autres perspectives, celle de la littérature et  de l’éducation, continuer mes études à l’université n’était pas seulement naturel, c’était l’unique choix envisageable, mais également celle d’un patrimoine valorisé et apprivoisé. C’était une époque de décadence absolue dans le sens où tous les matins je me rendais à l’école qui se trouvait juste à l’intérieur des enceintes de la vieille ville dans un ancien cloitre de cisterciens, un véritable monument de l’architecture et de l’histoire alors que dans les magasins le vide était omniprésent, le savon ainsi que les allumettes étaient rationnés et les moon boots sont restées un désir qui n’a jamais pu être assouvi.

Malgré ce dépouillement matériel, relatif tout de même, les souvenirs que je garde sont tout compte fait extrêmement chaleureux, peut-être bien accentués par une longue absence. Certes, c’est un pays où les hivers sont interminables et les étés s’achèvent avant même qu’ils puissent s’installer. Où l’automne disparait dans une nuit discontinue et venteuse et où le printemps dans le meilleur des cas ne pointe son nez qu’en mai, la température passant d’un coup de 0°C à 20°C pour redescendre à 15°C début juillet. Quand bien même, les images qui me reviennent sont surtout celles de claires journées d’été passées à la plage, des déjeuners dans le jardin, des tables d’anniversaire invariablement garnies de salades de pommes de terre et de saucisses, de gâteaux à la crème chantilly et aux oranges et des bols remplis de fraises. Ou encore celles de fêtes de Noël, marquées par le parfum vif des mandarines et du sapin ramené de la forêt, par la lueur douce des bougies et par le grésillement au four de l’indémodable rôti de porc.

Bien que nous ayons toujours eu notre potager et donc une certaine liberté dans ce domaine, ma mère n’a jamais été versée dans les arts culinaires alors que moi, autant que je m’en souvienne, j’ai toujours été intriguée et plus tard passionnée. D’ailleurs, elle le dit elle même, elle ne comprend pas forcément mon acharnement et a toujours voulu m’épargner cette corvée. Ma grand-mère paternelle peut-être plus, mais les temps étant différents, son approche, elle aussi l’était radicalement de celle d’aujourd’hui. Une recette était une recette, immuable. Dans les classiques, la viande panée, les pancakes épais, la crème à la semoule et aux oeufs (bubert). Et puis, de plus loin me revient un vague souvenir de gâteau aux oeufs, probablement goûté à la campagne, dans le sud chez tante Liidi. Un gâteau haut d’une quinzaine de centimètres, cuit au four éteint du manoir des heures et des heures durant et contenant une quantité d’oeufs proprement indécente.

Malgré la curiosité, je n’ai commencé à cuisiner qu’une fois à l’université ou peut-être même plutôt après avoir rencontré Guillaume. C’était l’époque de grande liberté (politique et personnelle). Les premières lasagnes, les milkshakes à la vodka et à la glace vanille, les paellas, les chilis con carne et les spaghettis à la Carbonara. Par la suite, pendant quinze ans, nous avons vécu dans la région parisienne. C’est là où j’ai terminé mes études, où j’ai obtenu mon diplôme d’interprète de conférence, où j’ai commencé à travailler, au début sur le marché privé et un peu plus tard, à peine sortie de l’école, pour les institutions européennes. C’est également et surtout là où j’ai vraiment pris goût aux produits authentiques et de qualité, aux fromages affinés, aux vins de caractère, au brouhaha des marchés, aux fruits et légumes de saison. Prendre le temps de choisir, de préparer, un repas, de le partager – voilà ce que j’ai appris dans ce pays qui n’est pas le mien mais auquel je me suis attachée après de longues années d’avancées timides. Parce que manger en France n’est pas une mince affaire, impossible de surestimer son importance. C’est le liant qui unit dans un ensemble tous les gestes de la vie quotidienne, la fête, le deuil, les amis, les vacances, la famille, le travail…

L’été 2015 nous avons refait une fois de plus nos bagages, nous sommes montés dans l’avion et nous sommes revenus ici, en Estonie où a commencé notre histoire à deux et où elle se poursuit à trois depuis le 10 juillet 2015. Bien entendu, le départ de France n’a pas toujours été une évidence et le réajustement à la vie d’ici n’est pas tout à fait accompli. Eh bien, quoi qu’il en soit, on est là. Indubitablement. La neige fondue tombe depuis le matin, il est quatre heures de l’après-midi et la nuit arrive petit à petit. Installée dans le canapé et roulée dans mon plaid favori je me dis que j’ai très envie de tenir ce blog parce que je veux garder une trace de cette existence nouvelle.

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